Toujours plus pour beaucoup moins

Publié le 12/05/2011
Un cahier de doléances a été ouvert par la CFDT à l'hôpital Bel Air. Les agents hospitaliers se plaignent des conditions de travail et d'admission des patients. Souffrances physique et psychologique au coeur du débat.
Toujours plus pour beaucoup moins
Toujours plus pour beaucoup moins
Un cahier de doléances a été ouvert par la CFDT à l'hôpital Bel Air. Les agents hospitaliers se plaignent des conditions de travail et d'admission des patients. Souffrances physique et psychologique au coeur du débat.

Le Républicain Lorrain, Jeudi le 12 Mai 2011 / THI
 

 

Durant tout le mois de mai, la CFDT va passer dans les services pour recueillir des témoignages qui seront ensuite remis à la direction. Photo RL

un cahier pour exprimer le malaise. Quelques pages pour dire ce que tout le monde hospitalier chuchote depuis des mois, voire des années. A l'hôpital Bel-Air de Thionville, depuis le 21 avril, la CFDT a appelé le personnel « à ne plus taire les souffrances ».

Les uns témoignent. Les autres évitent, par peur, « des représailles en interne dans le service ». Certains prénoms ont été modifiés, parce que les témoins préfèrent garder l'anonymat, « parce que la situation dans les services est très tendue. Pas envie d'avoir des soucis de planning, de représailles ».

Manque de personnel

Asphyxiés par les heures cumulées, non rémunérées, éreintées par le rythme de travail. Les carences en personnel s'avèrent être les premières critiques formulées

« Aujourd'hui, les effectifs sont estimés au plus juste, c'est-à-dire qu'ils calculent sans compter les congés annuels ni les maladies. Normalement on devrait compter trois personnes autour du chevet du patient. Ce n'est plus une réalité», énumère Jeanne. Orthophoniste depuis 31 ans, elle travaille en psychiatrie. Elle a également intégré les instances du CHSCT (comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail). Pour Jeanne cette situation perdure « depuis 2002, l'année des 35 heures, on devait avoir 80 000 emplois dans les hôpitaux de France, 40 000 n'ont pas été compensés ».

« On nous sollicite de plus en plus pour reprendre des gardes », confirme Joséphine. La sage-femme travaille à la maternité. « Depuis avril, dans les services où il devrait y avoir deux personnes de jours comme de nuit il n'y en a qu'une ». En cause : les arrêts de maladie, les congés de maternité... « Apparemment, ils ne parviennent pas à recruter » avance encore Joséphine. Pour elle, ces dysfonctionnements auparavant ponctuels se pérennisent.

Laurence aurait aimé que ses collègues, aides-soignantes de nuit, se manifestent, « le manque est important, le pôle de remplacement est insignifiant ».

Patients délaissés

Caroline avoue depuis 24 ans en service hospitalier, elle a assisté à l'évolution des soins et la qualité de la prise en charge des malades. A l'époque, le temps consacré au patient était considéré comme bénéfique. « En néonat', on a accepté la présence des parents. De 90 à 2 000 on a constaté les progrès insiste-t-elle. Il y avait une qualité d'accueil des parents et des enfants tout au long du séjour. » Le passé est révolu. De manière insidieuse le manque de personnel a engendré des difficultés de fonctionnement au sein des services. « Nous ne disposons plus du temps d'écoute et d'observation des patients qui permettaient de dédramatiser certaines situations. Pour qu'une hospitalisation se déroule au mieux, pour diminuer l'anxiété pour faciliter la guérison ».

Quand on s'occupe de l'Humain, on ne peut pas parler de rentabilité. « Quand mes collègues qui travaillent en gériatrie évoquent le temps passé pour faire une toilette... C'est inconcevable. Pour le patient, pour la famille, pour le personnel ».

Toujours plus

« On demande toujours plus au personnel, détaille Jeanne. D'être auprès du patient, de travailler sur les démarches qualités, sur les certifications les accréditations, tout ceci est très bien mais nous ne sommes plus auprès des malades, On perd le fondement de notre métier ».

« Aujourd'hui la traçabilité des soins à prodiguer demande du temps. Parce que tout ce qui n'est pas noté est considéré comme non fait, un travail administratif nécessaire, certes, mais qui suppose un nombre de personnes suffisant ».

Toujours plus, et depuis peu, les infirmières doivent assurer en plus le suivi des élèves infirmières qui ne sont plus secondées par les formatrices de l'Ifsi (Institut de formation des infirmières). « Ce suivi majore encore notre travail, témoigne Laurence, et demande une vigilance accrue. Les charges de travail sont vraiment très importantes ».

Culpabilité et stress

Ce sentiment sournois de ne pas avoir fait ce qu'il fallait. A l'hôpital, il est probablement idiot de le répéter, mais il est fondamental, les agents travaillent avec des humains en souffrance.

« Le soir, souvent, on rentre chez soi hyper-insatisfaite », avoue Caroline. Le stress existe. « On fait les soins demandés, sans plus. Pour le moment trop souvent on travaille à la chaîne ».

Manque d'écoute

Les gens qui travaillent à l'hôpital se plaignent de ne plus être écoutés. « Les personnes n'ont plus le temps de faire des débriefings pour évoquer les problèmes qui auraient pu se produire. Plus le temps de faire des transmissions ou alors c'est mal fait, trop rapide et sur le temps personnel. Les gens ne comptent pas leurs heures. »

« Il est important d'avoir un esprit d'équipe de communiquer dans les services ». « On aimerait être écouté par notre hiérarchie » revendique Joséphine, tandis que Caroline accuse « un manque de considération par rapport à toutes les implications ».

Dégradation sociale

« Les gens tiennent à leur poste donc elles disent amen à tout », regrette Jeanne.

Elles car ce sont essentiellement des femmes. « On est appelé régulièrement sur nos jours de congés, signale Caroline. Ce sont des heures qu'on peut récupérer, mais toujours selon les besoins du service, pas les nôtres ».

« La solidarité existe toujours. La direction joue sur cette corde sensible, soupçonne Caroline, nous ne laissons jamais nos collègues en plan ».

Quant aux formations, même s'il y en a, les gens n'ont pas le temps de partir.

Salaires

Les revenus mensuels ne sont pas mentionnés en terme de priorités sur la liste des revendications. Les hospitaliers l'évoquent comme une anecdote.

« Les salaires sont gelés pour encore trois années. Et pour travailler 12 heures de garde on est payé 9 EUR, argumente Joséphine. On nous en demande toujours plus, sans rien au bout ». Tout est dit.

Des solutions

« Beaucoup de non dit. S'il y avait des groupes de paroles, ce serait de grosses avancées Ça éviterait les situations de stress. Il faut se poser les bonnes questions, avance Joséphine. Pourquoi ne parviennent-ils pas à recruter ? Parce que nous sommes situés à quelques kilomètres du Luxembourg, où les salaires sont plus attrayants. Il faudrait prendre cette proximité géographique en compte ».

Propos recueillis par Anne RIMLINGER-PIGNON.