Patron ou voyou ?

Publié le 15/12/2009
Des salariés de la Société vosgienne de téléphone ont dénoncé devant les assises les méthodes de voyou de leur ancien patron.
Patron ou voyou ?
Patron ou voyou ?
Des salariés de la Société vosgienne de téléphone ont dénoncé devant les assises les méthodes de voyou de leur ancien patron.

Mardi 15 Décembre 2009, © Vosges Matin / VOSGES

La substitut du procureur, Anne-Valérie Lablanche, réclamera une peine aujourd'hui.
'Le jour où j'ai fait sa connaissance, j'aurais mieux fait de rencontrer le diable .' Cela a le mérite d'être clair. A la barre de la cour d'assises des Vosges, cet ancien salarié de la Société vosgienne de téléphone livre sans détour tout le mal qu'il pense de son ex-patron. Il faut dire que le dirigeant lui a littéralement pourri la vie durant des mois. C'était en 1995. L'employé et deux autres de ses collègues ont voulu adhérer à la CFDT et ont réclamé l'organisation d'élections de délégués du personnel. La réaction du patron a été violente. Très violente. Il s'est mis à méchamment harceler le trio de syndicalistes : coups de fils malveillants, vols, sabotages de véhicules avec de l'acide sulfurique, incendies volontaires. Il serait même allé jusqu'à une tentative de meurtre pour se débarrasser d'eux. Ce qui lui vaut, depuis jeudi dernier, un procès devant les assises. Le chef d'entreprise n'est toutefois pas dans le box des accusés. Agé de 70 ans et domicilié dans le sud de la France, il serait malade et incapable de faire face à la Justice. Info ou intox ? La question reste ouverte. 'Paranoïaque dangereux' S'il n'est pas présent en chair et en os face aux jurés, son ombre plane toutefois en permanence sur l'audience. Même absent, l'homme a une personnalité tellement mystérieuse et complexe qu'elle provoque des réactions passionnées et alimente les débats. A la barre ou par écrit lors de dépositions faites devant les enquêteurs, ceux qui l'ont côtoyé décrivent un individu à double face. D'un côté, ' intelligent ' et ' charismatique '. De l'autre, ' manipulateur ', ' paranoïaque ' et ' dangereux '. L'un des salariés harcelés insiste particulièrement sur ce dernier point : ' Tant qu'il ne sera pas mort, tous ceux qui se sont constitué partie civile contre lui dans ce procès sont en danger et doivent regarder en permanence dans leur rétroviseur '. Exagéré ? Peut-être pas. Le chef d'entreprise traîne en effet derrière lui un passé qui a de quoi susciter l'inquiétude. Alors qu'il était jeune, au début des années 60, il est déjà passé devant une cour d'assises qui l'a condamné à 15 ans de réclusion criminelle pour un vol avec plusieurs circonstances aggravantes. D'autre part, il a de nouveau eu maille à partir avec la Justice récemment. En 2005, il a été placé en détention provisoire pour avoir incendié ou fait incendier les locaux de deux artisans et le domicile de deux habitantes d'un village du midi où il résidait. Ce qui lui aurait valu, au final, une condamnation à de la prison avec sursis. Enfin, l'un des employés harcelés affirme avoir vu ' un pistolet de calibre 38 ' dans son respectable attaché-case de chef d'entreprise. 'C'est un criminel' , s'indigne le salarié. Une conviction sans faille partagée par le représentant de la CFDT qui a soutenu, en 95, le combat des trois syndicalistes de la Société vosgienne de téléphone. A ses yeux, l'accusé ne serait pas un patron qui a pété les plombs au point d'utiliser des méthodes de voyou pour intimider ses salariés mais, au contraire, un voyou qui a endossé un costume de patron. 'J'ai cru que j'allais mourir' ' C'est le personnage central de cette affaire. Il n'a cependant pas pu agir seul. Il a bénéficié d'un vaste réseau de complicité. Nous nous sommes retrouvés face à une bande organisée ', précise le représentant de la CFDT qui évoque à mots à peine voilés l'existence d'une sorte de mafia. ' Pure supposition ', rétorque Me Gbedey, l'avocat d'un associé du chef d'entreprise qui est poursuivi, lui aussi, devant les assises mais uniquement pour un banal délit d'entrave. Ce qui n'est pas une supposition, en revanche, c'est l'utilisation de deux hommes de main pour effectuer au moins une sale besogne. En septembre 95, le patron a en effet payé un habitant de Valence et un jeune d'origine serbe - aujourd'hui introuvable - pour voler et incendier une voiture à Gérardmer, devant le domicile de l'un des syndicalistes. Le patron et ses sbires l'ont avoué. Ils nient en revanche avoir trempé dans l'agression qui s'est déroulée deux mois plus tard à Salon-de-Provence. Deux des trois employés syndiqués se trouvaient dans un mobile-home qui a été percuté par un véhicule volé et pris pour cible par deux tireurs. ' Il y a eu trois coups de feu. Le second m'est passé juste au-dessus de la tête. J'ai bien cru que j'allais mourir. Mon collègue s'est caché sous son lit et tremblait. J'ai jamais vu quelqu'un avoir peur comme ça ', raconte l'une des deux victimes. Problème : si l'on peut soupçonner le dirigeant de la Société vosgienne de téléphone d'avoir commandité cette tentative d'assassinat, il n'y a cependant pas la moindre preuve matérielle contre lui. La faute apparemment à une enquête bâclée par les policiers de Salon-de-Provence : 'Il n'y a eu aucune expertise balistique et il n'y a pas eu, non plus, d'investigation sur le vol de la voiture utilisée pour heurter le mobile-home' , critique Me Pasina, l'avocat de l'un des hommes de main. Cela ne va pas faciliter la tâche des jurés. Verdict aujourd'hui. Christophe GOBIN