« Le syndicat s'institutionnalise »

Publié le 06/12/2009
Spécialiste du syndicalisme, le chercheur nancéien Dominique Andolfatto décortique les responsabilités de Bernard Thibault dans la « césure » avec la base.
« Le syndicat s'institutionnalise »
« Le syndicat s'institutionnalise »
Spécialiste du syndicalisme, le chercheur nancéien Dominique Andolfatto décortique les responsabilités de Bernard Thibault dans la « césure » avec la base.
Dominique Andolfatto : « Thibault, il paraît qu'il a autour de lui un entourage qui fait barrage et l'empêche d'être en contact avec le monde extérieur ».

- Dominique Andolfatto, vous considérez que Bernard Thibault a un peu « épuisé les charmes de la fonction » à la tête de la CGT. C'est à dire ?
- Il s'est tellement placé au-dessus de la mêlée, qu'il donne l'impression d'aspirer à des responsabilités internationales, de l'ordre de la Confédération syndicale internationale, par exemple. Des syndicalistes vosgiens qui l'ont rencontré l'été dernier sur le Tour de France étaient étonnés de l'entendre leur parler de problèmes sociaux dans le sud-ouest de la France, alors que leurs préoccupations, ici, ne manquent pas...
- Cela expliquerait-il la grogne manifestée parfois par la base à l'encontre de la direction de la CGT, à l'instar de l'exemple Continental ?
- Il y a une dimension psychologique qui tient à Thibault lui-même. Il aspire à autre chose, mais il n'a pas préparé sa succession. On a pensé à Maurad Rabhi, mais c'était surtout pour une caution sur la jeunesse et la diversité, et il n'est pas parvenu à convaincre les caciques de la CGT. Son heure viendra peut-être plus tard, mais c'est trop tôt pour l'instant.
- Votre ouvrage « Toujours moins » fait aussi état de ce que les syndicats français sont « dans leur bulle »...
- C'est un phénomène qui n'épargne personne, surtout pas la CGT ou la CFDT, avec des leaders retranchés dans les étages de leurs sièges respectifs. Thibault, il paraît qu'il a autour de lui un entourage qui fait barrage et qui l'empêche d'être en contact avec le monde extérieur. Il existe une « bureaucratisation » des organisations, ce qui a pour effet de faire diriger les syndicats par des élites repliées sur elles-même. Il y a une césure avec la base, c'est une évidence.
- L'un de vos interlocuteurs parle du syndicalisme comme d'une « grosse tête sur un petit corps »...
- En haut, il y a les élites, les chefs, les appareils, mais derrière ça ne suit guère : peu de relais avec la base, et parfois même il n'y a plus de base...
- Cela explique-t-il que la CGT soit parfois débordée sur sa gauche par des syndicats tel Sud ?
- Sous couvert de nécessaire réforme et de pragmatisme, ce syndicat traverse semble-t-il le même phénomène d'institutionnalisation que la CFDT hier, mais à une vitesse encore plus spectaculaire.
- Cela contribue-t-il à la perte d'influence des syndicats français ?
- C'est une évidence. Leur raison d'être, elle se trouve à la base, dans les conflits de l'entreprise, pas sur les plateaux télé ou dans les rencontres avec le cabinet du Président de la République.
Il faut bien convenir, quand même que leur poids s'effiloche, surtout dans le privé. L'essentiel des petites entreprises n'ont pas de syndicats pour les défendre, la règle en France c'est surtout le désert syndical.
- A combien chiffrez-vous ce recul ?
- Le taux de syndicalisation du personnel était de 25 % au début des années 80. Aujourd'hui, il est de 7 % des 1,7 millions de salariés. On est passé d'un statut d'enracinement social à un phénomène plus artificiel. Et ce phénomène a été globalement plus important en France qu'ailleurs.

 

Recueilli par Antoine PETRY
Dimanche 06 décembre 2009, © L'Est Républicain / FRANCE