Produire « français » au Maroc

Publié le 10/02/2012
Renault : l'usine, la 2e installée au royaume chérifien, doit produire 170.000 véhicules avec des produits à haute valeur ajoutée localisés dans l'Hexagone
Produire « français » au Maroc
Produire « français » au Maroc
Renault : l'usine, la 2e installée au royaume chérifien, doit produire 170.000 véhicules avec des produits à haute valeur ajoutée localisés dans l'Hexagone

© L'Est Républicain, Vendredi le 10 Février 2012 / France-Monde

 

La mise en route l'usine de Tanger, s'est faite un mois avant l'inauguration officielle qui a eu lieu hier en présence de Carlos Ghosn et du roi du Maroc. Elle produira la Lodgy. Photo DR

L'INAUGURATION PAR RENAULT de son usine géante à Melloussa (Tanger), au Maroc a fait couler beaucoup d'encre. L'usine étant installée dans une zone franche, 85 % de sa production est destinée à l'exportation.

Le Lodgy, un low cost pour la France

Elle est dotée pour l'instant d'une ligne d'assemblage d'une capacité de 170.000 unités par an, a commencé la production d'un monospace à bas coûts, le Lodgy de Dacia. « Le prix de base que nous visons est inférieur à 10.000 euros », a fait savoir Tunç Basegnec, le directeur du site, bien moins que le monospace Scénic de la marque Renault. Le premier pays où le Lodgy sera lancé sera la France, peu avant le Maroc, a précisé Arnaud Deboeuf, qui chapeaute le programme « Entry » (low cost) chez Renault. Le nouveau modèle sera présenté lors du salon automobile de Genève, en Suisse, début mars et les commandes seront ouvertes à ce moment-là, pour des livraisons en avril, a-t-il poursuivi.

Querelle du produire hexagonal relancée

L'inauguration a en tout cas relancé hier la polémique sur les délocalisations et le « produire en France », débat au coeur de la campagne présidentielle.

Politiques ou syndicales, les critiques les plus virulentes, que le constructeur - détenu à 15 % par l'Etat français- tente de désamorcer en assurant que le site de Tanger donnera aussi du travail à ses salariés dans l'Hexagone, sont venues de la droite et de l'extrême droite.

Tout en jugeant « normal » qu'une entreprise en quête de nouveaux marchés « construise des usines dans des pays émergents », l'ancien ministre de l'Industrie et député-maire UMP de Nice Christian Estrosi a accusé Renault de « jouer contre la politique du gouvernement et contre l'industrie française ». « Il est dangereux et insoutenable pour notre pays que Renault, dont l'Etat est le premier actionnaire, réalise du dumping social au Maroc pour produire des voitures destinées à l'Europe et à la France », a-t-il dénoncé.

Parlant d'un « véritable scandale », Louis Aliot, numéro 2 du Front National, a appelé à « taxer ces voitures qui vont revenir en France pour concurrencer les voitures produites en France ».

Candidat à l'Elysée, le souverainiste Nicolas Dupont-Aignan a fustigé en Carlos Ghosn, le PDG de Renault, un « déserteur de notre économie ».

Plus mesuré, l'ancien président du Sénat Gérard Larcher a insisté sur la « responsabilité sociétale » de Renault de produire en France et travailler avec des sous-traitants français, déplorant que « beaucoup des véhicules qui sont vendus en France » soient « produits ailleurs que dans la zone euro ».

Dominique de Villepin a regretté « une erreur stratégique » de Renault. « Cette course au low cost, nous ne la gagnerons pas », a-t-il estimé.

Tête de pont vers l'Afrique

Renault voit en Tanger sa tête de pont vers l'Afrique et sa nouvelle base « low cost » aux portes de l'Europe. Il y produira 150 à 170.000 véhicules par an, dont 85 % seront exportés, et emploiera à terme 6.000 salariés. Il chiffre jusqu'à 30.000 les emplois potentiels chez les sous-traitants et fournisseurs.

Les critiques sont d'autant plus vives que la production de Renault n'a cessé de reculer en France. En 2011, le constructeur a fabriqué moins d'un demi-million d'automobiles (445.000) et 201.000 camionnettes dans l'Hexagone, contre 1,1 million de voitures et 227.000 utilitaires légers en 2004.

« Ce n'est pas quelque chose qui se fait au détriment de la France », s'est défendu Carlos Ghosn sur RTL hier faisant valoir que l'usine de Tanger « vient au contraire ajouter à la charge de travail en France ».

Selon son numéro deux, Carlos Tavares, chaque voiture fabriquée au Maroc « rapportera 800 EUR à la France parce qu'il y a 400 EURs de pièces livrées depuis la France et 400 EUR d'ingénierie » dans l'Hexagone.

Pour M. Ghosn, l'installation de l'usine en France ou en Europe était « incompatible avec le concept » même d'une production à bas coûts : « Il fallait aller dans des pays dans lesquels il y avait d'un côté une main-d'oeuvre abondante, qualifiée, et aussi des coûts extrêmement compétitifs ».

En concurrence avec Scénic et Kangoo.

« En même temps, nous localisons en France des produits à plus haute valeur ajoutée comme les voitures électriques, les batteries », a-t-il souligné, réitérant son engagement à augmenter la production de Renault en France.

Pas convaincus, les syndicats soulignent que le constructeur se garde de préciser où iront les véhicules fabriqués au Maroc. Ils craignent qu'ils ne fassent concurrence à deux modèles fabriqués dans l'Hexagone, le monospace Scénic et l'utilitaire Kangoo. Le numéro un de la CFDT, François Chérèque, a réclamé « un débat au comité de groupe sur les conséquences de cette ouverture au Maroc sur les gammes assemblées en France, les achats, l'investissement, la recherche, le développement, l'emploi dans les entreprises européennes ».