Retraites : le pari du compromis

Publié le 22/01/2010
Le tabou de la retraite à 60 ans s'effrite dans l'opinion. Martine Aubry accepte l'idée de travailler jusqu'à 62 ans. La CFDT envisage une unification des régimes privé et public.
Retraites : le pari du compromis
Retraites : le pari du compromis
Le tabou de la retraite à 60 ans s'effrite dans l'opinion. Martine Aubry accepte l'idée de travailler jusqu'à 62 ans. La CFDT envisage une unification des régimes privé et public.

Vendredi 22 Janvier 2010, © L'Est Républicain / FRANCE

En décoinçant le dogme de 1982 de la retraite à 60 ans pour le rendre négociable, Martine Aubry prend le pari politique de moderniser par le compromis cher à la socialdémocratie.
La prochaine réforme des retraites à laquelle le président de la République prépare l'opinion depuis des mois se fera-t-elle cette fois dans un certain compromis ? Les lignes sur lesquelles étaient campés partis de gauche et syndicats ont singulièrement bougé cette semaine, laissant même entrevoir une possible acceptation du report de l'âge de départ à la retraite, dès lors que les métiers pénibles obtiendraient de pouvoir partir plus tôt.
Consciente que l'opinion a déjà intégré cette donnée de la réforme, Martine Aubry a choisi de se positionner en tant que dirigeante capable de prendre des décisions courageuses plutôt qu'en opposante systématique. « On va aller très certainement vers 61 ou 62 ans », a-t-elle convenu, ce qui ne la choquerait pas « à condition qu'on traite le problème de la pénibilité et le problème de l'inactivité des seniors ».
C'est, à en croire le sondage Ifop publié le 10 janvier le Journal du Dimanche, le reflet de ce que vivent les Français. Ils partent aujourd'hui à la retraite à l'âge moyen de 61,6 ans. Et lorsqu'ils analysent leur cas personnel à la question de l'Ifop « jusqu'à quel âge seriez-vous prêt à travailler pour avoir une bonne retraite », ils mettent la barre moyenne à 61,9 ans.
Quant à l'âge auquel ils estiment leur propre départ, ils répondent entre 60 et 64 ans pour 30% d'entre eux, et entre 65 et 69 ans pour 38%. Au final l'âge limite moyen qu'ils se fixent grimpe à 64,7 ans...
Bien sûr, s'ils avaient le choix, 41% préféreraient cotiser davantage pour partir plus tôt, 34 % seulement se résigneront à travailler le plus longtemps possible, quand 23% souhaiteraient au contraire partir le plus tôt possible quitte à toucher une moindre pension.

Fin du tabou


La grande avancée mitterrandienne de la retraite à 60 ans s'est donc bien effritée face aux réalités concrètes... Au point de faire admettre à Marisol Touraine, secrétaire nationale du PS aux questions sociales : « Il n'y a pas de tabou : ni sur l'âge de la retraite, ni sur la durée de cotisation; tout est sur la table... » « Aucun débat n'est tabou, surtout quand, pour beaucoup de Français, l'âge de départ légal a dépassé 60 ans », surenchérit Bruno Le Roux, proche de François Hollande.
Aller au delà est « inéluctable », convient Jean-Vinvent Placé, n°2 des Verts qui pour l'instant reste néanmoins sur la défense des 60 ans.
Cette grande avancée de Martine Aubry vers « un compromis social » qui reste à trouver. Elle a été applaudie par François Fillon mais ne fait pas franchement l'unanimité au PS. Son porte-parole officiel, Benoît Hamon, défend que le parti est toujours « attaché » au maintien de l'âge légal de la retraite à 60 ans. Alors que son allié communiste l'appelle à se « ressaisir ». La gauche de la gauche y voit avec Olivier Besancenot « un très mauvais signe »...

Début des déchirements


Chez les syndicats aussi, l'initiative divise. François Chérèque (CFDT) se réjouit de « l'évolution du discours à gauche, notamment au parti socialiste », et lance même le bouchon plus loin en suggérant un « rapprochement », « progressivement », entre les deux systèmes de retraite privé et public en train de se rejoindre sur la durée de cotisation.
Tout un mouvement qui a surpris la CGT. Elle « «va proposer l'organisation d'une nouvelle intersyndicale le plus vite possible » pour que le front syndical qui s'était reconstitué l'an dernier dans la rue n'éclate pas sur la question des retraites. Car les initiatives des derniers jours font afficher les divisions oubliées. La CFE-CGC « n'est pas contre » le report de l'âge légal au-delà de 60 ans, mais veut des contreparties. Alors que FO reste sur la ligne du refus, « clairement opposé à une augmentation de la durée de cotisation ou à un report de l'âge de la retraite », et suggère plutôt d'aller chercher une taxation des bénéfices non réinvestis des entreprises pour alimenter les caisses de retraites. Position partagée par la FSU pour qui il faut « garantir les retraites par l'augmentation des financements ».
A avoir remis d'un coup le PS au milieu du jeu en décoinçant le dogme de 1982 de la retraite à 60 ans pour le rendre négociable, Martine Aubry prend le pari politique de moderniser par le compromis cher à la social-démocratie. Tout le contraire de ce qu'elle avait fait par la loi sur les 35 heures. Mais aussi le risque de durcir les lignes de fracture entre adeptes du réalisme et nostalgiques des vieilles oppositions.


 

Jean-Louis DENES