« Se battre pour une solution»

Publié le 11/10/2012
L'ancien syndicaliste devenu ministre a consacré son existence à la sidérurgie et à la Lorraine. Jacques Chérèque raconte.
« Se battre pour une solution»
« Se battre pour une solution»
L'ancien syndicaliste devenu ministre a consacré son existence à la sidérurgie et à la Lorraine. Jacques Chérèque raconte.

© Vosges Matin, Jeudi le 11 Octobre 2012 / Grand angle

 

 

«Je ne me voyais pas envoyer les CRS contre des manifestants.» Photo Alexandre MARCHI

A 84 ans, il garde bon pied bon oeil, n'a rien oublié. Engagé en 1949 aux aciéries de Pompey, près de Nancy, où il habite toujours, il a connu l'usine comme les ors de la République lorsque quasiment quatre décennies plus tard, il est devenu ministre. Retour sur l'itinéraire social, syndical et politique d'un des meilleurs connaisseurs de la sidérurgie lorraine.

Quand vous êtes embauché après votre service militaire, Pompey c'est quoi ?

C'est 4 hauts-fourneaux, 2 de fonte spéciale et 2 qui alimentent l'aciérie et c'est aussi 2 fours électriques et 2 trains de laminoirs. A l'époque, il y avait 5.500 ouvriers qui habitaient Pompey, Bouxières-aux-Dames ou Frouard, où il y avait deux usines de 1.500 à 2.000 personnes, Munch et Delatte-Levivier. Un bus partait de la place Carnot à Nancy à 3h du matin avec une cinquantaine d'ouvriers à bord. Une autre partie venait des villages. Il y avait des usines sidérurgiques ou métallurgiques dans toute la moyenne vallée de la Moselle à Marbache, Dieulouard, Pont-à-Mousson, Pagny-sur-Moselle et de l'autre côté à Neuves-Maisons et à Foug. Il y en avait aussi dans la Meuse à Commercy et bien sûr en Moselle, dans les vallées de la Moselle et de la Fensch et dans le Pays-Haut, à Longwy et aux alentours.

Vous y faites quoi ?

Pendant dix ans, je fais carrière. Je débute comme OS avec les godasses et la pelle à la main. Puis je passe contremaître après un an de formation à Metz et chef de fabrication. Dans le même temps, je me syndique à la CGC (c'était ça ou la CGT) puis à la CFTC. En 1959, je m'enfonce dans une impasse : je suis un des contremaîtres les plus gradés et j'anime la contestation sociale. Pendant un an, en 1962-63, mon patron m'envoie au Pays Basque dans une aciérie espagnole. Je suis fier, parce que je suis un vrai sidérurgiste.

Quand devenez-vous permanent syndical ?

A mon retour d'Espagne mon temps est occupé à 80 % par le syndicat.. La CFDT se crée en 1964, à partir de la CFTC. J'entre aussi au PSU, dont le leader est Michel Rocard, à qui j'ai fait visiter l'usine en douce. Le 31 décembre 1965, je quitte les aciéries de Pompey. Quelques mois plus tard, le gouvernement signe un contrat avec les patrons de la sidérurgie, qui jette les bases d'une restructuration. Mais sans volet social. La CFDT réclame un débat sur le devenir de la sidérurgie. Une grève générale est décidée dans les mines de fer et dans la sidérurgie. Cette grève a un enjeu politique et industriel. Nous posons la question de la stratégie industrielle du patronat et du gouvernement. Ca se termine un peu en eau de boudin, mais notre grande grève, c'est 67 pas 68. Les contraintes européennes pèsent déjà et la restructuration de la sidérurgie commence par petits bouts jusqu'au plan Barre en 1978.

Que se passe-t-il après cette grève ?

Quinze jours après, un secrétaire d'Etat à l'emploi est nommé, il s'appelle Jacques Chirac. C'est la première fois que l'emploi devient une priorité politique. Je vais le voir avec un copain et il organise une réunion tripartite Etat-syndicats-patronat. Un texte est signé qui préfigure la future convention sociale. La CGT, alors proche du Parti communiste, ne signe pas. Jusqu'en 68, je suis lorrain. Pompey ne compte plus que 3.500 salariés. Après un dépôt de bilan, l'usine est reprise par ses concurrents. Trois ans plus tard, je deviens secrétaire général de la fédération de la métallurgie. Le contexte se politise de plus en plus. De nombreux ingénieurs adhèrent au syndicat. Dans les années 70, la sidérurgie est en crise. Malgré les efforts du gouvernement, on ne change pas la donne : de grands groupes avec de grands patrons. La logique de Raymond Barre, en 1978, manifeste pour la première fois une volonté gouvernementale, mais son plan ne peut pas marcher. On ne peut pas faire accepter à des travailleurs de se faire hara-kiri et c'est encore valable aujourd'hui à Florange et à l'époque, les gens avaient dans la tête qu'en 1981, ça allait changer avec la gauche au pouvoir. Je vais à Longwy expliquer le plan Barre. Il y avait encore 4 usines. Les gens m'envoient baigner, y compris ceux de mon syndicat.

Et Mitterrand est élu...

Oui et la sidérurgie est nationalisée. Il vient à Longwy. Chacun entend ce qu'il veut bien entendre. Il dit que la sidérurgie est une industrie stratégique, qu'il faut la moderniser et la sauver, mais il dit aussi, de manière ambiguë que ça va coûter des emplois. L'année suivante, le Premier ministre, Pierre Mauroy, passe à Pont-à-Mousson. Il demande qu'on investisse à Pompey.

L'année précédente avait été élaboré le plan acier. C'est la grande restructuration avec une importante manifestation à Metz. Je fais un discours copieusement sifflé dans lequel j'évoque un plan économique avec des emplois alternatifs, un plan social et un plan territorial.

Quand devenez-vous préfet ?

Juste après. Fabius, qui s'est aussi fait siffler en Lorraine, m'appelle une fois, puis deux. Il veut que je devienne préfet de région. Je ne me voyais pas envoyer les CRS contre des manifestants. Je suis nommé préfet au redéploiement industriel le 2 mai 1984. Je ne suis pas accueilli avec enthousiasme par le préfet de région, mais la secrétaire générale, Bernadette Malgorn m'aide. La convention sociale qui prévoit les départs en préretraite à 50 ans et des dispositifs économiques dans chaque bassin est signée.

Chirac me confirmera dans mon poste deux ans plus tard, alors que des gens réclamaient ma tête. Le 31 décembre 1985 Pompey ferme. Sur les murs, il y a des tags 'Chérèque, conversion = trahison'. Avant que les premières usines arrivent, il fallait nettoyer le terrain.

Enfin ministre...

Quand Rocard vous appelle et vous propose d'être ministre, ça ne se refuse pas. Je travaille avec le ministre de l'industrie, Roger Fauroux, un ancien patron de Pont-à-Mousson. Je suis satisfait mais aussi angoissé. Il ne me rappelle pas et je l'apprends en regardant la télé. Les copains arrivent chez moi et on débouche le champagne. J'en ai bavé quand je suis devenu permanent syndical, préfet et ministre. J'ai eu un engagement fort pour la Lorraine.

Quand avez vous dit qu'il fallait retirer les hauts-fourneaux de la tête des sidérurgistes ?

Quand je deviens préfet en 1984, un journaliste m'interroge et je réponds que des gens vont perdre leur emploi, que je sais qu'ils vont résister et qu'il s'agit autant d'une bataille culturelle qu'économique. J'ai même dit civilisationnelle.

Que ressentez-vous aujourd'hui, avec la fermeture des hauts-fourneaux de Florange ?

Je suis triste. On est à la fois dans la mutation d'une industrie séculaire et dans une bataille contre les multinationales qui veulent imposer le pouvoir financier. Mittal est un prédateur. Il tue Florange mais aussi la sidérurgie européenne. La constitution d'Arcelor, à l'époque, avait été une réponse européenne face au danger d'une industrie mondialisée.

Que disent les gouvernements européens ? Et la Commission européenne ? Il faut se battre rapidement pour trouver une solution avec un bassin industriel alternatif. La sidérurgie va disparaître en Lorraine, mais il faut prévoir l'avenir.

Propos recueillis par Patrick PEROTTO