Plaisir ou nécessité ? Cumul

Publié le 07/11/2010
Les papys sont de plus en plus nombreux à reprendre une activité professionnelle. Baisse de leur pouvoir d'achat, sentiment de désocialisation, ou simple plaisir : les motivations sont variées.
Plaisir ou nécessité ? Cumul
Plaisir ou nécessité ? Cumul
Les papys sont de plus en plus nombreux à reprendre une activité professionnelle. Baisse de leur pouvoir d'achat, sentiment de désocialisation, ou simple plaisir : les motivations sont variées.

© Vosges Matin, Dimanche le 07 Novembre 2010 / Saint-Dié 
 
Les sociétés de transports apprécient le renfort des chauffeurs retraités, qui permet de mieux gérer les pics d'activité.

La loi de financement de la sécurité sociale pour 2009 a assoupli les conditions de cumul d'un emploi et d'une retraite. Régime général des salariés, régimes des indépendants, régimes agricoles, régimes des fonctionnaires, des professions libérales... les conditions et limites de cumul entre une pension vieillesse de base et les revenus d'une nouvelle activité sont supprimées pour toutes les catégories d'assurés, salariés ou non salariés. Toutefois, les intéressés doivent remplir plusieurs conditions :

Avoir cessé leur activité et donc rompu tout lien avec leur employeur

Avoir demandé la liquidation de toutes les pensions auprès de tous les régimes légaux, de base ou complémentaires et avoir commencé à percevoir leurs avantages retraite

Pouvoir bénéficier d'une retraite à taux plein ou, à défaut, avoir au moins 65 ans.

Bernard, 66 ans, yeux bleus et cheveux blancs, aimerait reprendre le boulot, « et c'est pas parce que je m'ennuie à la maison ! » Entre son jardin, son épouse, le quotidien, il trouve même les journées un peu courtes. Ce sont plutôt les fins de mois qui sont longues. « Je gagne moins de 900 EUR par mois, 1 200 EUR avec la complémentaire, tous les trois mois. »

900 EUR : la moitié de ce qu'il gagnait dans son camion. « Mon pouvoir d'achat diminue ; si je veux continuer à partir en vacances, je dois travailler. » Il aimerait reprendre le volant. « Celui d'un bus ; je l'ai déjà fait et j'aimais ça. » Il n'a pas encore réussi à convaincre Madame, elle aussi retraitée. « Elle pense que je serai moins à la maison, moins disponible pour les enfants. Mais si travailler deux heures par jour permet d'avoir quelques centaines d'euros de plus par mois, c'est pas négligeable... »

« Tu vas te reposer ! »

Quelques centaines d'euros supplémentaires, voilà aussi ce que visait Francine, éducatrice spécialisée - thérapeute familiale pendant 41 ans. « En juin 2009, je me suis dit : tu es en retraite, tu vas te reposer ! » Sauf que. « Sauf que ma retraite ne me permet pas de vivre correctement. » Ni une ni deux, elle prend sa plume et propose ses services pour la garde d'enfants, l'aide au devoir, la rédaction de mémoires... Et passe des annonces. Finalement, elle devient correspondante de presse. Financièrement, ce n'est pas la panacée, de quelques dizaines à quelques petites centaines d'euros, mais le job la passionne...

Les finances sont au coeur de la problématique. Gaz, électricité, carburant, « tout augmente, sauf les pensions » affirme la CGT. En 2009, le gouvernement fait sauter les verrous qui freinaient l'embauche des super-papys. C'en est fini du plafond de ressources emploi-retraite qui limitait l'intérêt de la pratique : ce que gagne désormais un retraité par son activité complémentaire ne diminue pas le montant de la pension ; c'est du bénéfice, de l'argent de poche. On estime qu'une année de travail supplémentaire revient à augmenter sa pension de retraite de 5 %. Quand même. Certains choisissent de bosser « pour un patron », d'autres ont opté pour l'auto-entreprise. 17 % des créateurs seraient des retraités*, peut-être un peu moins à Saint-Dié, selon la chambre des Métiers.

Le boulot d'un autre

En tout cas, la législation en vigueur depuis bientôt deux ans semble séduire. Selon la Caisse nationale d'assurance vieillesse, 6 % des retraités étaient actifs en 2007 ; 6,7 % en 2009 et la tendance pour 2010 serait à une légère hausse. Les chiffres laissent la CGT sceptique. « Les 55 ans ont déjà du mal à s'imposer sur le marché du travail, ils ne séduisent plus ; alors les 60-65 ans... » La CFDT pense qu'on n'a rien inventé. « Les retraités au travail ont toujours existé, surtout dans les bus et les ambulances. » Déjà parce que ces secteurs facilitent le temps partiel ; surtout parce que l'offre d'emploi y est plus importante que la demande. Alors Bernard, qui réfléchit encore à l'opportunité de retourner au boulot, et Jean-Claude, un conducteur de bus de 61 ans, n'ont pas l'impression de chiper le pain dans la bouche du voisin. « J'assure le ramassage scolaire dans la vallée de la Meurthe, affirme Jean-Claude à l'heure de la pause. Je travaille de 6 h 40 à 8 h et de 15 h 40 à 18 h 15, pour 500 EUR. C'est bien pour un complément de salaire mais pas pour faire vivre une famille. Donc non, je ne prends pas la place d'un autre, même si c'est quelque chose qu'on me balance régulièrement... On me demande si je n'ai pas honte de piquer le boulot d'un jeune. » Des études nationales confirment l'absence de lien entre la reprise d'activité des super-papys et le taux de chômage : si les retraités restaient à la maison, ces jobs d'appoint ne seraient pas pourvus, alors que les « rouleurs » sont de véritables passionnés. Ils ont du mal à tourner la page d'un métier axé sur le relationnel. Surtout, ne pas se couper de la société. Garder le plaisir de rencontrer du monde.

Le plaisir comme moteur

Le plaisir, oui. Car lui aussi peut être le déclencheur d'une reprise d'activité. Il a été le moteur de Jean-Claude. Ce retraité de 61 ans n'a jamais laissé ce volant de bus qu'il a tenu durant quarante ans. Fin 2009, il quittait Véolia-La Connex ; début janvier 2010, il intégrait... Véolia-La Connex. Avec 1 400 EUR mensuels de pension, sécu et complémentaire, il n'avait pas besoin d'une activité nouvelle pour vivre et assurer un certain confort à son fils, lycéen à Gérardmer. Non. Ce sont les quatre murs qui lui faisaient peur. « Vous savez, il n'est pas facile de sortir tout seul. Alors mon ramassage, ça me fait une balade ! » Il rit, puis redevient brutalement sérieux. « Si je n'avais pas pu retourner au boulot, j'aurais fait une déprime, c'est certain... » Légalement, on peut travailler jusqu'à 70 ans ; un jour où l'autre, Jean-Claude devra donc rendre les clés du bus. « Oui, quand les visites médicales du travail et de la conduite me déclareront inapte. Pas avant. »

La déprime, la solitude ? Francine n'a jamais vu la retraite sous cet angle. Elle, elle pensait sortir, voir des amies. Profiter de la vie. Le porte-monnaie lui a remis les pieds sur terre. Et si ça cachait autre chose... « Peut-être un déni de vieillesse... » Parce qu'être en retraite veut dire être vieux ? « Peut-être... ». Etre un poids pour la société ? « Non, ça non ! Après quarante années passées à travailler, la retraite est bien méritée ! »

Au point qu'aujourd'hui encore, on bat le pavé pour la protéger.

Laure COSTALONGA

*Etude réalisée par OpinionWay institut de sondage pour l'Union des auto-entrepreneurs (UAE) et la Fondation Le Roch-Les Mousquetaires, novembre 2009.