Union sacrée en Lorraine pour tenter de sauver l'emploi

Publié le 29/12/2010 (mis à jour le 03/01/2011)
Le Monde du 25 décembre fait le point sur le début de dynamique partenariale qui s'est mise en place pour répondre à la crise et dans laquelle la CFDT-Lorraine a été largement moteur... A lire également dans le même numéro la rubrique Profil consacrée à Christophe THOMAS, Délégué régional à l'emploi.
Union sacrée en Lorraine pour tenter de sauver l'emploi
Union sacrée en Lorraine pour tenter de sauver l'emploi
Le Monde du 25 décembre fait le point sur le début de dynamique partenariale qui s'est mise en place pour répondre à la crise et dans laquelle la CFDT-Lorraine a été largement moteur... A lire également dans le même numéro la rubrique Profil consacrée à Christophe THOMAS, Délégué régional à l'emploi.

Depuis que la crise a éclaté, le préfet de région, le Medef et les syndicats travaillent main dans la main

La crise fait parfois des miracles. En Lorraine, où le dialogue social était paralysé depuis des années par les frictions entre la CGPME et le Medef, un accord régional sur le chômage partiel - le premier de ce type en France - a permis cette année à 465 personnes de se former en touchant l'intégralité de leur salaire, la région en prenant une partie à sa charge. L'année précédente, au plus fort de la dépression, 1 300 salariés avaient pu bénéficier de ce dispositif.

« Nous avons créé un réflexe de formation et de sécurisation des parcours, plutôt que celui d'une rupture du lien contractuel de travail partiel ou total », se félicite Alain Gatti, patron de l'Union régionale interprofessionnelle (URI)-CFDT de Lorraine. Tout l'enjeu de la sortie de crise est de pérenniser cette dynamique partenariale. « Le plus grand danger serait d'abandonner ce qui a été fait et de reprendre nos vieux réflexes, au motif que la croissance est de retour », explique M. Gatti,

Dans cette région rompue aux restructurations depuis la grande purge sidérurgique des années 1980, les signes avant-coureurs de la crise sont apparus au deuxième trimestre 2008. « Il y a alors eu une baisse importante de l'emploi industriel, suivie, entre octobre et avril 2009, de sept mois catastrophiques sur le plan de l'emploi », se souvient Jérôme Fornalczyk, responsable des statistiques à la direction régionale de Pôle emploi.

La secousse a été rude. Dans la sidérurgie et l'automobile, qui pèsent lourd dans l'économie locale, les chiffres d'affaires ont chuté de 40 % à 50 %. Le chômage de longue durée a grimpé en flèche. Mais les pouvoirs publics se sont très tôt mobilisés. « Tous les vendredis matin, le préfet de région Bernard Niquet réunissait à Metz les responsables des impôts, le trésorier-payeur général (TPG), la direction du travail, Pôle emploi, la Banque de France et les représentants des entreprises (Medef, CGPME, organismes consulaires, experts-comptables...). Les préfets de département ont fait de même. On a appris à se connaître et réglé des problèmes qui n'auraient jamais pu l'être dans un autre contexte », témoigne Patrice Lombard, figure locale du Medef et du Conseil économique et social régional.

« Bernard Niquet a joué un rôle important », souligne aussi le responsable de la CFDT-Lorraine. « En décembre 2008, nous lui avons écrit pour lui demander d'associer les syndicats à la réflexion sur la crise, et de mettre en place des formations pour les travailleurs en chômage partiel. Le conseil régional (à majorité PS) avait, au même moment, la même idée. Les choses ont pu se faire », observe M. Gatti. C'est ainsi qu'est né l'accord régional sur le chômage partiel et que le dialogue social s'est débloqué.

Dans la foulée, le comité de pilotage (Copil), au sein duquel l'Etat, la région, les départements, les collectivités locales et les partenaires sociaux réfléchissent à l'anticipation des mutations économiques, fonctionne à nouveau. Il se réunit tous les deux mois. L'ordre du jour porte sur l'accueil des jeunes en entreprise et l'élaboration d'une stratégie offensive sur l'emploi axée sur trois objectifs : rendre cohérent le système d'aides aux entreprises, développer une approche par filière (le papier-carton dans les Vosges, par exemple) et promouvoir une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) au niveau territorial.

Ce qui s'est passé dans le bassin de Toul (Meurthe-et-Moselle), traumatisé par l'annonce à l'automne 2007 de la fermeture de l'usine Kléber (826 salariés) du groupe Michelin sert d'exemple. « Dans cet établissement, la moyenne d'âge était de 40-45 ans. Les ouvriers avaient en général quinze à vingt ans d'ancienneté sur les chaînes. Entre 100 et 200 sont toujours sans solution aujourd'hui. Les autres ont réussi à se reclasser, après avoir suivi une formation appropriée, dans les très petites entreprises (TPE) qui constituent désormais le principal vivier (90 % des entreprises du territoire ont moins de dix salariés). Le reclassement conduit par Michelin a été plutôt efficace comparé à ce que d'autres entreprises du secteur ont fait », observe Arnaud Apostolo.

En s'appuyant sur cette expérience, le jeune patron de la Maison de l'entreprise, de l'emploi et de la formation en Pays terres de Lorraine a monté une opération inédite de formation des chômeurs, des jeunes et des salariés en transition professionnelle, après avoir identifié les besoins des entreprises et des filières.

« Nous avons repéré des carences fortes dans le bâtiment et des besoins nouveaux dans le domaine de l'économie verte ou du recyclage industriel. Les premières formations débutent en janvier sur le site de l'ancienne usine », précise-t-il.

La gestion prévisionnelle des emplois et des compétences au niveau d'un territoire n'a pas pour seule vocation d'atténuer les conséquences des drames industriels. Elle vise aussi à permettre aux entreprises et à leurs salariés plus qualifiés de bénéficier de retombées positives en cas d'implantation d'activités nouvelles, comme celle prévue par le producteur d'électricité Poweo.

Le Medef, de son côté, participe au Salon à l'envers pour tenter de rapatrier des activités en Lorraine. Il est très actif dans le domaine de l'apprentissage. Depuis 2008, l'opération Capital Compétences PME associe l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), l'Institut national polytechnique de Lorraine (INPL) et le pôle de compétitivité Materalia sur les matériaux et les procédés.

Deux élèves ingénieurs aident les patrons de PME à accoucher de projets innovants. Des Ateliers de transfert et d'innovation (ATI) sont mis sur pied pour former leurs salariés. Schaeffer Industrie, une PME familiale de 150 personnes, spécialisée à Forbach (Moselle) dans la mécano-soudure de grande dimension, en a bénéficié. Elle a acquis une compétence nouvelle en « recuit » de pièces métalliques, et sert, depuis, de sous-traitant à d'autres entreprises.

L'environnement reste cependant difficile. « On ne sent pas de reprise, ni de baisse du chômage. Le climat est morose, les inquiétudes sur l'emploi restent vives », souligne Pascal Debay, secrétaire général de l'union départementale CGT de Meurthe-et-Moselle. Il déplore que « certaines entreprises aient profité de la crise pour réduire drastiquement leurs coûts ». « La question des salaires reste taboue. On est aujourd'hui à la limite d'un système économique », souligne-t-il. Denis Hassler, son homologue de la CFDT, cite le cas de l'entreprise Trailor à Lunéville (Meurthe-et-Moselle) qui, dit-il, a tellement réduit ses effectifs qu'elle ne peut plus redémarrer.

Dans ce contexte, le travail de fourmi engagé pour rendre la Lorraine plus attractive ne peut donner de résultats spectaculaires. Du moins ouvre-t-il des perspectives dans une région où, comme partout en France, l'emploi public et associatif offre de moins en moins de débouchés.

Claire Guélaud

 

Christophe Thomas, un syndicaliste pédagogue.

PROFIL ----------------------------------------------------------------------------------

De ses Vosges natales, il a gardé un accent prononcé et, de ses trente ans de militantisme, une forme de courage physique, Christophe Thomas, 44 ans, est délégué régional à l'emploi de la CFDT en Lorraine. Ce petit homme râblé est un concentré d'énergie. En seize ans, il a connu dix-sept plans sociaux dans l'usine de Saint-Etienne-Les-Remiremont (Vosges) où travaillaient déjà ses grands-parents et ses parents. Et  jamais il n'a baissé les bras.

Au départ, il était militant CGT, mais lorsqu'il a décidé de rejoindre la CFDT, l'Union régionale interprofessionnelle de Lorraine a vite repéré ce syndicaliste décomplexé, capable de retourner une assemblée générale, de tenir tête à la CGT ou de négocier avec un patron. 'Dans une réunion, mieux vaut mieux l'avoir avec soi que contre soi', dit de lui le numéro deux de la confédération Marcel Grignard, sensible à ses qualités de stratège. 'Quand il est passé de la CGT à la CFDT, il a fait basculer avec lui huit des dix élus de l'entreprise'.

Se former

Depuis qu'il est monté dans l'appareil syndical, il sillonne la Lorraine pour expliquer aux salariés d'entreprise en difficulté qu'il ne faut pas baisser les bras. Et il obtient des résultats. Chez K.industries, une PME de tissage qui a dû licencier 40 personnes, il a persuadé les 60 salariés restants de se former. Dans cette entreprise de Ferdrupt (Vosges), 70 % d'entre eux ont passé un certificat de qualification professionnelle industrielle (CQPI) et une partie veut désormais se lancer dans la validation des acquis de l'expérience (VAE). La PME, qui a trouvé un repreneur, fait revenir dix métiers à tisser de Tunisie et envisage d'embaucher dix personnes.

Chez Clara Confection, une PME de Granges-sur-Vologne en liquidation judiciaire, une opération de même nature a conduit 40 salariés à faire une formation diplômante. Les 38 femmes qui composent l'écrasante majorité d'un personnel vieillissant - 48 ans en moyenne - n'auraient jamais imaginé se voir un jour décerner leurs diplômes par le préfet des Vosges.

Mais il y a aussi des échecs. Le dernier, le syndicaliste l'a connu chez Schappe Techniques, où les élus CFDT ont refusé, comme il le préconisait, que les ouvriers fassent évaluer leur employabilité. 'Une partie de mon boulot consiste à aller voir nos équipes pour faire de la pédagogie, reconnaît-il. Evidemment, c'est plus simple de monter sur un tonneau et de demander des chèques à la valise que de plaider pour la formation.'  C.Gu.